Vanida

par Marie-Noël Gaudreault

Je sais que j’accoucherai rapidement. Mes deux premiers accouchements ont duré 4 et 5 heures. Le col de mon utérus n’est pas encore dilaté (ouvert), mais il est mou, il n’offrira pas beaucoup de résistance lorsque le bébé poussera dessus. Demain j’aurai complété ma 37e semaine de grossesse et j’imagine que mon enfant naîtra à 39 semaines, comme l’ont fait sa sœur et son frère.

Même si nous sommes récemment déménagés en banlieue de Montréal pour vivre avec mes parents, j’ai décidé de continuer mon suivi avec ma sage-femme, Jeen, qui pratique au Centre de Maternité de Sherbrooke, à 1 heure et demi de route de la maison. Ce voyage est mon seul stress de l’accouchement. Ah! Si l’accouchement à la maison était légal! (et il paraît que ce n’est qu’une question de mois). Mais je suis positive et je sais que tout se passera bien. Mon beau père habite près de Sherbrooke et Simon et moi prévoyons aller passer quelques jours chez lui pour la fin de ma grossesse.

Comme à ma deuxième grossesse, j’ai beaucoup de fausses contractions, et je me sens vraiment “embarassada” *. Je bouge tranquillement, je ne prends plus mon fils de 2 ans et demi depuis quelques mois déjà, ni aucun poids d’ailleurs.  Tout mon corps est monopolisé par cette petite vie qui y grandit. Je profite de cette période relaxe avant le tourbillon qu’engendrera la naissance.  Je profite de la piscine, sous les chauds rayons du soleil d’août je me sens comme une lézarde….

J’appelle Jeen pour savoir à partir de quand exactement je peux me rendre au Centre si la naissance se déclare; ‘’À partir de mardi, à minuit’’ me dit-elle. Nous sommes lundi. Hourra! Cette nuit j’aurai franchi le cap des 37 semaines, stade à partir duquel le bébé n’est plus considéré comme prématuré. Légalement, on peut accoucher avec une sage-femme de 37 à 42 semaines, sinon on doit aller  à l’hôpital. Avec toutes les contractions que j’ai depuis des semaines, je suis heureuse d’avoir amené mon enfant à terme! Sur cette bonne nouvelle, je me couche et je m’endors.

Durant la nuit, je me fais réveiller par une douloureuse contraction. 12 :30 am. Bon, elle est un peu plus forte que les autres, mais rien d’alarmant. Je me rendors. Cependant, tout le reste de la nuit je dors très mal, réveillée par des contractions courtes et irrégulières.  “Faux travail”** me dis-je. “Demain ce sera la pleine lune, ça doit être pour ça que j’ai tant de contractions. La pleine lune me fait toujours de l’effet lorsque je suis enceinte. Ça va passer et j’accoucherai dans 2-3 semaines…”.

Mardi matin. J’appelle la gardienne pour qu’elle s’occupe de mon fils, question de me reposer de cette nuit fatigante. Ma grande fille de 9 ans reste à la maison et elle prend soin de moi. Je voudrais préparer mes valises pour l’accouchement mais bouger me donne des contractions. Lorsque je suis immobile, elles s’arrêtent. Je me repose donc le plus possible. Le soir venu, je vais avec Simon chercher des boîtes de vêtements de bébé que nous avions entreposées. On doit aller acheter des couches et des serviettes sanitaires, ainsi qu’un banc d’auto pour nouveau-né, mais on remet ça à la fin de semaine.  Il est déjà tard et nous allons dormir.

Après une heure ou deux de sommeil, la douleur me réveille encore. Hummm… une contraction, deux, trois … La douleur s’intensifie,  elle me fait même gémir. Je chronomètre; ça ne dure pas 20 secondes, mais presque. Zut, ça ressemble de plus en plus à un vrai travail. Mais je suis très fatiguée, je somnole entre les vagues de douleur, je perd un peu le fil. Puis je fais le rêve très vif que je perd mes eaux***. Sur le coup je me réveille. 4 :05 am. Effectivement, je sens un réel écoulement sur mes cuisses. Fébrile, je réveille mon amoureux. Je n’ai pas crevé mes eaux, ce n’est que du sang (qui indique que le col de l’utérus se dilate), mais le signe est assez clair; je vais accoucher! et pas dans deux semaines! Ce moment est toujours d’une excitation hors de l’ordinaire. Nous téléphonons à la sage-femme. Ce n’est pas Jeen, elle est malade. Nous parlons à Christine, qui la remplace. Je lui explique mon cas, mes antécédents. “Venez vous-en le plus vite possible, je vous attends’’.

J’aurais aimé dire à Simon, simplement : “Allez, prends la valise et on s’en va”, mais il n’y a pas de valise. Rapidement, on prend quelques vêtements et effets personnels. Ma mère cherche des petits pyjamas pour le bébé dans les boîtes (j’aurais voulu tout relaver, mais au moins ça a été rangé très proprement). Sur le banc de la voiture, on met un rideau de douche pour le protéger au cas où je crève mes eaux en chemin. Par précaution je prends une serviette et des vieux draps. Mon père me prête son cellulaire. Et hop, on part, on laisse les enfants à mes parents. 5 :05.

C’est encore la nuit et on roule droit vers la lune qui est pleine et scintillante. Simon ouvre la radio. Une véritable chorale d’anges s’élève. Les contractions, qui avaient cessé depuis mon réveil, recommencent de plus belle avec les mouvements de la voiture. Elles reviennent aux 6 minutes, durent 20-25 secondes. “Conduis vite!” dis-je à Simon. Et nous roulons sur la 30 pour aller prendre la 10, accompagnés du chœur des anges…

On tourne sur la 10. Le ciel commence à pâlir. Contractions aux 5 minutes. Durée de 30 secondes. Quelques courants roses et violets apparaissent dans le ciel. Autour de nous, dans les champs, une brume de rosée s’élève. 4 minutes entre les vagues qui sont de plus en plus longues… aoutch. Encore une heure de route à faire, mais qu’est ce que je fais dans une voiture? Contractions aux 3 minutes, 40 secondes. Je n’ose même plus gémir. J’ai chaud. Je sens l’effet de l’endorphine qui se répand dans mon corps. Je suis entourée d’une boule de chaleur engourdissante dans laquelle je deviens le centre de l’univers. Contractions aux 2 minutes, je sens que le bébé s’engage dans le tunnel. Hébétée par l’ampleur de la situation, je n’ose même pas le dire à Simon. Contraction… zut, je ne me rendrai pas. J’ai beau essayer de le retenir en dedans, le bébé est déterminé à sortir de là!

Je vois un panneau annonçant H,  Cowansville. J’ai déjà entendu dire que l’hôpital de Cowansville est bien pour accoucher, avant-gardiste. Je me résous à dire à Simon de prendre la sortie. On prend la sortie 74 qui nous offre le choix suivant : à droite Hôpital Granby 10 km, à gauche Hôpital Cowansville 15 km (on est quand même bien entourés!). On prend la gauche. On fait 100 mètres, 200 mètres, 500 mètres… “Arrête toi là! Arrête Simon, le bébé s’en vient!”’  Je vous jure qu’il s’est arrêté sur le champ. Il ouvre sa porte et vient me rejoindre. Je sens le vent frais du matin sur ma peau en sueur, ça fait du bien! “Je veux aller sur la banquette arrière”.  Mais aussitôt qu’il me quitte pour aller ouvrir la porte de derrière je le rappelle : “Non, reste avec moi! Je vais accoucher! La tête est là! Ahhhhh”.

Alors je vous laisse imaginer : sur le banc passager d’une camionnette  blanche sur le bord du chemin, une petite dame est juchée sur son siège, tellement qu’elle est presque rendue en arrière.  Et son chum, devant elle,  n’a même pas le temps de réfléchir, il voit son bébé sortir d’un seul coup du ventre de la petite dame. Il le prend et le pose tendrement sur le ventre de la maman.

Le ciel est flamboyant. Je regarde l’heure:  5h55 du matin. C’est une fille! Elle est née avec les premiers rayons du soleil en ce 13 août 2003. Je me sens tellement bien! L’ultime soulagement. Notre fille a poussé deux petit cris, puis elle a ouvert ses grands yeux perçants. Elle est au chaud, collée sur mon ventre avec la serviette et les draps jetés sur elle.  “Est-ce qu’on appelle l’ambulance?” me demande Simon. Non, bien sûr , notre univers est si douillet, notre fille est toute rose et elle respire bien. Allons retrouver nos sages-femmes pour nous reposer à la maison des naissances.

Tout ce dont je me souviens du voyage vers Sherbrooke, ce sont les montagnes vertes parsemées de brouillard sous le soleil éclatant du petit matin. Et Simon qui ne cessait de dire “Ah! J’ai le cœur gros comme le soleil. J’ai le cœur gros comme le soleil.” Et le bébé qui cherchait son père lorsqu’elle entendait sa voix… Et je l’ai mise au sein.

Elle s’appelle Vanida Élianne Aube.

 

PS: Nous avons coupé le cordon ombilical et j’ai éjecté le placenta une fois rendue au Centre de maternité, à peu près une heure après la naissance. À aucun moment nous n’avons été effrayés par la situation, la magie du moment ne nous en a pas donné l’occasion. Je rends grâce au ciel pour cette aventure extraordinaire.

* embarassada : enceinte en espagnol
** travail : expression utilisée pour nommer l’accouchement
*** perdre ses eaux : écoulement du liquide amniotique lorsque la membrane protectrice est rompue. Le bébé doit venir au monde dans les heures qui suivent.

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