Bacon et consensus

par Fred Mir


« Chaque dollar que nous dépensons, chaque geste que nous posons est un « vote » pour le genre de monde dans lequel nous voulons vivre. »

Laure Waridel

« La joie ne peut éclater que parmi des gens qui se sentent égaux. »

Honoré de Balzac

La petite fable qui suit n’est pas une relation fidèle de ce qui s’est passé au Campement québécois de la jeunesse cuvée 2005, bien que les discussions qui s’y sont effectivement déroulées ont porté à peu près sur les mêmes sujets ou, du moins, l’auraient pu. Ce qui s’est réellement passé, c’est que, après un peu moins d’une semaine de diète végétarienne, un groupe de campeurs et campeuses ont proposé la tenue d’un méchoui, financé à même les ressources du CQJ.

Il s’avéra que, ayant autant à coeur le végétarisme que ma participation au CQJ, je me suis fermement opposé à cette proposition pendant au moins six heures de débats étalées sur trois jours. Mais ces débats n’ont abouti à aucun consensus. Il y a consensus quand tous les participants arrivent à une décision commune sans avoir à recourir au vote ni à quelqu’autre forme de contrainte que ce soit (le vote étant clairement, et dans le meilleur des cas, une dictature de la majorité). Le CQJ a dans ses principes de favoriser la prise de décisions par consensus.

Il n’y a pas eu consensus sur cette proposition finalement, parce que, le troisième jour, suite à ma proposition de régler la question par un vote afin d’abréger nos souffrances délibérantes qui semblaient ne mener à rien, c’est ce que nous avons fait. C’est toujours mieux qu’une bataille générale.

Je n’étais pas le seul végétarien au campement, loin de là. Je crois d’ailleurs que la majorité aurait préféré utiliser nos ressources pour autre chose qu’un méchoui si seulement les mangeurs et mangeuses de viande n’avaient pas insisté avec autant de ferveur pour concrétiser leur projet. Toujours est-il que j’ai été le seul à voter contre la proposition. Quatre ou cinq personnes se sont abstenues.

Malheureusement, les débats qui ont eu lieu auparavant ont surtout porté sur la diète et très peu sur la recherche réelle d’un consensus. C’est ce que je me suis attaché à réparer dans cette fable où les choses se passent bien autrement, mais, comme nous le verrons, avec un résultat identique.

Fred et Léonie, fiancés depuis peu, tenaient un petit bar qui leur procurait un revenu à peine suffisant pour financer les plus essentiels de leurs grands projets idéalistes. Ils se dépensaient autant l’un que l’autre à la tâche. Vivant ensemble, faisant d’ailleurs pratiquement tout ensemble, partageant en outre les mêmes principes sur l’essentiel, ils avaient aussi convenu de faire budget commun. Les jours s’écoulaient, harmonieux, éclairés par la lumière vivifiante de leurs activités pleines d’espoir et d’invention. C’était la joie.

Mais un jour, secoué dans ses tripes par la lecture d’un site Web portant sur les raisons de devenir végétarien, Fred résolut dans son coeur de ne plus désormais soutenir de ses énergies l’industrie de l’élevage.

Maintenant que Fred ne mangeait plus de viande, le couple avait certes un peu plus d’argent pour réaliser ses projets, mais cela ne les réjouissait pas pour autant. C’est que leur entente générale de naguère, que symbolisait très bien alors le partage de tous les frais, n’était plus aussi complète.

L’alimentation omnivore de Léonie coûtant sensiblement plus cher que la végétarienne, Léonie se retrouvait dans le rôle de celle qui prend plus que sa part équitable et ce, pour faire une chose précisément contraire aux principes de son fiancé. Elle n’était pas à l’aise avec cette situation. Mais elle avait besoin de viande, se justifiait-elle.

D’autre part, Fred, non convaincu que ce fusse réellement un besoin (il y a tellement d’alternatives), ne pouvait se dire d’accord en principe avec l’achat de viande avec les deniers communs, bien qu’il fût prêt à endurer cela, car il aimait sincèrement Léonie.

Des deux côtés, un certain malaise subsistait.

Fred et Léonie, étant tous deux plutôt « têtes de cochons », discutèrent, palabrèrent et retournèrent la question de tous les côtés des heures et des jours durant. Rien n’y fit. Fred ne pouvait se rendre aux arguments de Léonie. « On a tous besoin de manger, certes, disait Fred. Mais les omnivores ont-ils besoin de manger de la viande ? Si je devenais, admettons, cannibale, contribuerais-tu à ma boucherie ? » Léonie, outrée d’un tel rapprochement d’idées, tourna le dos à son fiancé, l’accusant de faire passer son anthropomorphisme de basse-cour avant son amour pour elle et de la condamner injustement.

Les choses n’allaient pas mieux pour nos tourtereaux. On pourrait même dire qu’entre eux, il y avait un os.

Un jour, une tierce partie leur suggéra: « Pourquoi ne pas faire budget commun pour les dépenses communes et budget séparé pour les dépenses non cautionnées par l’autre ? ».

D’abord réfractaires à l’idée, qui semblait formaliser leur désaccord, Fred et Léonie se rendirent compte après moult débats qu’elle résolvait leurs problèmes. Ils s’assirent avec papiers et crayons.

Comme cela avait été le cas pendant un bout de temps, ils dînèrent ce soir-là de plats partiellement différents. Mais ce qui fut vraiment différent ce soir-là, c’est que Léonie avait payé de sa poche sa côtelette de porc biologique, équitable, local et sans OGM.

Et que la joie était revenue.

Signé: L’acharniste (sic)

N.B. Une fois que la tenue d’un méchoui fut votée par l’écrasante majorité, coup de théâtre: on apprend que le CQJ venait de se faire donner un cochon par une petite ferme locale. Ainsi, les ressources du campement demeuraient intactes et les amateurs de viande avaient ce qu’ils voulaient. Le résultat en fut que la joie des mangeurs et mangeuses de viande fut si communicative qu’elle me gagna moi aussi.

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