Manu au Campement

par Emmanuel Hudon 

Ils vécurent 20 ans avec le campement dans l’œil
Un jour, ils se couchèrent et devinrent un vaste champ de liberté…

Détournement de Roland Giguère, par Emmanuel Hudon

Rire rire et rire
Uniquement le goût de rire qui m’enflamme des pieds au bassin au cœur à la gorge
Dans ma tête un vaste sourire dont l’écho est ma couronne
Car au campement, moi suis libre et souverain


Samedi soir avant le début
Une fois que j’ai punché out, je quitte la job en vitesse. Déjà 3 heures du matin, je n’aurai pas trop de sommeil. Droit au lit en arrivant à la maison, mon stock n’est pas prêt, mais on verra demain.


Dimanche après-midi
Le soleil se couche et je pose le pied sur le bord de la 73, un peu avant la première sortie. Bien habillé dans un vent froid, je lève le pouce et montre une pancarte que personne n’aura lue parce qu’écrite trop petite. Moins d’une heure plus tard, je marche sur la rue menant au pont de Sainte-Marie. Ce soir, d’immenses essaims de bibites forment des nuages inquiétants autour des lampadaires. À la cantine devant l’église, mon choix se porte sur un cheese garni et une frite, aliments vides délicieux qui apaisent ma faim. Il est passé 23 h lorsque je dépose mon bagage près du relais. Vive la gentillesse des gens du coin. Aucune hésitation à me conduire à destination.

Autour du feu, deux visages me sont familiers, les autres je ne les connais que grâce à la toile. Intimidé, je jase peu. Ça fait du bien d’être là. Je décompresse avec les verres qui passent et échange avec ceux qui m’entourent. On fait connaissance. La hâte de ce qui s’en vient dans les prochains jours m’excite de plus en plus. Ma joie s’amplifie et je ne peux que sourire en pensant à demain.


2e mardi, matin
Pas le goût de me lever. Chuis en retard pour l’assemblée. Tout de même, je sors de mon bag lentement et vais manger. Et si j’ai le temps, j’irai à l’assemblée. Mmm, un bon café… En arrivant à la salle des médias, le groupe commence à peine, j’entre donc.

On est plus fatigués. L’assemblée générale est tendue et ardue. Les difficultés ressortent et le groupe appelle à des solutions. Ce soir, au va-nu-pieds, nous y travaillerons. C’est cool de voir comment les problèmes qui ressortent vont se régler.


Notre assemblée du matin me plaît bien. Je retrouve les autres, on est de bonne humeur, on se sourit et se dit bonjour. On est contents de nous voir. On se rencontre et se découvre chacun un peu plus. J’aime voir ceux qui prennent de l’assurance avancer leurs idées, prendre le risque de la parole en assemblée. Nous tentons d’améliorer notre respect. J’aime voir ceux qui prennent du recul pour leur laisser justement de la place et de l’espace d’expression. Je ressens que l’émancipation de certains aide tout le groupe à s’émanciper autant. Moi aussi, j’adopte le retrait, tout en restant vigilant.


Les rencontres semblent frileuses au début, puis les jours passent et les affinités se dessinent et les relations s’établissent de plus en plus.


Vendredi 19
Une personne s’est inscrite à notre jeu de nuit. Je suis excité. On vient chez Jean-Marc établir les derniers préparatifs. Ça va être capoté. Son idée, sans la comprendre vraiment, me fait tripper. J’ai hâte.


Dehors le campement apparaît, sort des nuages un peu comme moi. Ma nuit fut celle d’une remise en question, d’une découverte sur cette part de moi qui me fut tranchée il y a longtemps, très longtemps… mille et mille ans. Je me rends compte de l’importance de la présence de l’autre et de sa reconnaissance. J’aimerais m’en dissocier, me libérer du besoin du regard approbateur de l’autre, mais je m’aperçois que c’est peut-être impossible, voire un élément nécessaire pour l’humain. Maintenant que le jour se lève, je chercherai parmi cette communauté émergeante comment l’intégrer pour avancer encore. Je marche avec mon bout de pain au beurre de pinottes, vers l’assemblée.


J’envisage la rencontre non mixte de ce soir avec un peu d’inquiétude.

C’est étrange, je sens que les relations restent superficielles dans une certaine mesure. Je me rends compte que je conserve mes défenses dans mes relations avec les gens. Entre moi et les gens, il me semble que mon ego reste fortement accroché. Il me reste encore une marche à grimper pour atteindre la réelle amitié, la solidarité, la fraternité. Mais pour cela, il faut s’ouvrir. Mais comment… ?


Mmm… c’est hot comment 5 h 30 arrive vite autour du feu ce matin. Demain va être rough.

Autour du foyer, on vient de refaire le monde, en regardant sécher nos bottes. De la violence intrinsèque de l’ami USA jusqu’à l’apprentissage de la résolution de nos conflits personnels et de groupes.

Maintenant que le sort du monde est réglé, j’enlève les pierres chaudes de mes bottes, sèches, et vais me coucher dans mon sac de couchage humide. Salut Martin, à demain à l’AG.


Oh non, chuis en retard pour le jeu autour du feu! On les entend crier d’ici, vite. Voyons donc, qu’est-ce qu’ils ont à rire de même? Mais non, avant d’y aller faut que je ramène les sécateurs. Ils sont où ? Quoi ? Faut que je remonte encore en haut, j’vais vraiment être en retard pour le jeu…


2e semaine, un matin

Béru nous réveille et je me lève comme une barre pour découvrir que la montagne s’est envolée dans les nuages. Je m’éveille dans un brouillard opaque qui se déchire à chaque pas…

« Salut à toi peuple Basque ! »

Zigzaguant, ils me mènent à la cuisine et une préparation généreuse m’attend comme une place entourée d’amis et du nous que je continue à découvrir…

« Salut à toi peuple colombien ! »

Le gardien du ressenti nous interpelle. Puis on se rassoit après avoir échangé nos places et l’AG merveilleuse reprend. Café frette et regards amicaux… du Bérurier noir, ça réveille bien.

« Salut à toi peuple campeur ! »


Second mercredi soir

Au souper, toutes les tables sont pleines. Y a du monde en criss. Ça parle et c’est très animé.

Pour la première fois, et j’en suis presque ému, des enfants jouent dans l’espace enfant, un carré coloré aménagé avec des jeux et des coussins au cœur de la salle.

Pour la première fois, je fais la file pour recueillir mon repas. Wow, on est rendus une belle meute… Hum, j’ai hâte de voir tout le monde à l’AG demain.

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