L’autogestion au Campement

Ici et maintenant ?

« L’autogestion se définit comme exercice collectif de la décision, possibilité d’intervention directe de chacun dans les problèmes qui le concernent. Elle se conçoit aussi comme la pratique vivante d’une démocratie véritable. »1 Le Campement québécois de la jeunesse 2005 (CQJ) se base sur des principes autogestionnaires pour mettre en perspective des problématiques politiques, sociales, économiques, environnementales et proposer certaines alternatives au système établi. En tant que campement temporaire autogéré, en quoi le modèle autogestionnaire proposé possède-t-il des caractéristiques propres, sur lesquelles fonder ses limites et ses perspectives ?

Un des objectifs majeurs du CQJ est de dégager, de libérer et de pratiquer des alternatives. Il est le point de convergence de phénomènes émergents dont le principe essentiel est le politique, c’est-à-dire la participation des individus dans un processus de construction, de décision et de gestion des affaires qui les concernent. Le mode suivi par les participant(e)s du CQJ est celui de l’autogestion, offrant un espace de réappropriation du pouvoir. L’application de la démocratie directe, à travers la mise en place d’une assemblée générale quotidienne, est la règle d’or du CQJ, un mot d’ordre rappelé et interpelé constamment par des initiatives collectives et individuelles. L’exercice quotidien de la démocratie favorise également la rencontre et l’intégration des nouveaux arrivant(e)s, puisque la durée et la nature du CQJ, ainsi que la proximité des quotidiens d’origine, entraînent la rotation des campeurs. Il est donc primordial d’encourager et de faciliter la compréhension du processus de décision par chacun(e), tout en maintenant un état d’avancement du projet CQJ. Dans cet intérêt, certaines tâches et décisions sont laissées à l’appréciation de comités distincts et spécifiques, qui divisent la gestion quotidienne, devenant des espaces réduits de prise de décision collective et d’initiative individuelle. L’assemblée générale et les comités de gestion prennent, à l’intérieur de ce cadre, un rôle pédagogique évident.

Ce sont les reflets d’un espace régulier d’apprentissage de la démocratie directe, objectif du CQJ. Pour les nouveaux arrivant(e)s, elle peut constituer une découverte politique, du moins son expérimentation et sa remise en cause. À ce titre, cette réflexion interrogative se focalise sur un temps quotidien durant lequel les participant(e)s débattent plus particulièrement d’un point sensible dégagé par l’assemblée et questionnant le processus et/ou le fonctionnement du CQJ. Cet espace permet d’alléger le fonctionnement de l’assemblée sur un sujet précis, d’éclaircir le(s) positionnement(s) et de parvenir, éventuellement, à une décision consensuelle ou à dégager une proposition qui pourra être soumise à l’assemblée. Pour rappel, la décision en assemblée se fait à l’unanimité ou par consensus. La notion intégrée de « 50 plus un » comme majorité est dénoncée comme facteur d’illégitimité du processus démocratique conventionnel. Elle est refusée par la majorité des participant(e)s. La décision est débattue, écoutée, consentie par la plus grande majorité possible (les ¾ de l’assemblée constituent un palier) pour parvenir à un accord qui satisfasse le plus grand nombre et qui ne fasse pas l’objet d’une remise en cause immédiate fondée sur des intérêts individuels ne répondant pas à l’intérêt collectif. Cette pratique permet également l’apparition des enjeux que le CQJ entend aborder. De par la diversité des personnes présentes, certaines oppositions voient le jour, mettant en relief tant des enjeux de fonctionnement que de construction. L’orientation du CQJ n’est pas figée, ses espaces intérieurs et extérieurs sont en évolution continue. C’est dans ce sens que le CQJ, en dehors de certains principes moraux, n’adopte aucune charte de fonctionnement Il met en place une infrastructure en mouvement, basée sur des organes présents et sur des organes à construire. Le forum en est la parfaite illustration, puisqu’il est un espace dont l’existence fut évoqué avant le Campement, décidé lors de la première assemblée générale et dont les modalités furent choisies et expérimentées lors de son déroulement.

À cet égard, le Campement constitue un espace de création, d’imagination, d’émancipation du possible communautaire. Le forum est l’espace collectif où s’expriment le plus librement les volontés individuelles. Il laisse libre cours à toutes les propositions et annihile, partiellement, les obstacles « naturels » de la prise de parole en assemblée, qui réduisent la capacité créatrice collective. Il est aussi un lieu de confrontation plus ouvert, rendant le conflit direct apparent, donc disponible à la solution collective. Aussi peut-il être un temps où l’approche moins formelle du processus peut déboucher sur un sentiment individuel de modestie, c’est-à-dire d’une régulation, par l’activité du groupe, de l’intervention individuelle et du processus de conscientisation par l’individu concerné. En ce sens, il est nécessaire de rappeler l’importance vitale de l’humour et de la dérision comme moyens nécessaires de relativisation puis de focalisation des principaux enjeux. À travers ce mode autogestionnaire, le CQJ participe à la réémergence d’une société civile, dans son sens et sa diversité les plus larges, s’adaptant aux phénomènes de groupement humain quasi spontané et de volonté de se reconnaître et d’agir comme tel, souvent facilitée par la pratique politique des participant(e)s. Peut-on alors parler d’un gouvernement du CQJ ?

La pratique autogestionnaire du CQJ se limite, en réalité, à certains secteurs de la vie en société dont les participants sont généralement conscients. Elle ne s’inscrit pas dans la durée et n’implique pas l’utilisation d’un espace vital durable. Elle ne concerne ni les relations économiques du monde du travail, ni le commerce, ni l’éducation, etc. Le CQJ s’apparente à un laboratoire de recherche de pratiques autogestionnaires. Il n’exerce qu’une forme de gouvernement dans l’optique d’une démocratie de finalité incluant la gestion quotidienne de ses besoins et la mise en place, sur le fond et sur la forme, de moyens d’organisation, de formation, d’information, de savoir et de communication liés à ces nécessités. Par l’identification des besoins, des moyens d’action se mettent en œuvre collectivement, impliquant une autoformation individuelle et collective et une transmission des savoir-faire. Cette organisation est indissociable de la diffusion transparente de l’information, nécessaire au processus décisionnel et à l’élaboration d’un savoir collectif sur le CQJ. Chacune de ces fonctionnalités développe et enrichit la communication interne (notamment la mémoire du CQJ) et externe (la visibilité du CQJ).

L’ensemble de ces moyens favorise la constante redéfinition du projet, qui repose essentiellement sur la conscience individuelle du processus continuel d’apprentissage et d’expérimentation, tant par les relations interpersonnelles que par les œuvres collectives. Cette prise en compte interroge constamment les dynamiques du projet. Dans cette optique, le campement autogéré temporaire facilite l’autoinstitution d’une société, évitant l’apparition de comportements individuels d’appropriation du pouvoir ou de responsabilités. Le pouvoir est collectif, la responsabilité est partagée. Cet objectif doit cependant être éclairé selon cinq caractéristiques.

Premièrement, l’espace imparti au Campement est le site d’une ancienne base militaire, en passe de devenir un écovillage. D’une part, l’aspect rural du CQJ (et ce depuis 3 ans) influe sur l’aspect autogestionnaire par l’affluence. Le nombre de participants serait certainement bien plus élevé en milieu urbain puisqu’il impliquerait géographiquement des réseaux liés au CQJ, le voisinage et les curieux de tous genres. Une augmentation de l’affluence influe sur le processus de décision dans son aspect fonctionnel (la mise en action) et éventuellement sur l’orientation du CQJ. D’autre part, le caractère rural du CQJ met en avant certaines problématiques par rapport à d’autres, modifie l’orientation de certaines assemblées et peut limiter ses moyens d’action et d’interaction. En second lieu, la durée du CQJ est courte. Deux semaines d’expérimentation et de vie collective accélèrent et polluent une logique de maturation du projet autogestionnaire. Les situations d’urgence manifestes, l’autosuffisance étant un objectif du CQJ, modifient la nature des problèmes, renforcent la dynamique gestionnaire. Cependant, cette courte durée permet de souligner les dysfonctionnements et de critiquer la pratique des participant(e)s. En ce sens, le campement temporaire autogéré se pose comme méthodologie, impliquant l’action personnelle et l’action culturelle concrètes. Les savoirs et pratiques se rencontrent rapidement et encouragent le débat, puisque le CQJ reste un espace ouvert sur l’extérieur. Par rapport à ses ressources, le CQJ est encore spécifique. Bien que bénéficiant d’une préparation au long de l’année, il en appelle clairement à l’implication immédiate des participant(e)s et des soutiens extérieurs. Les ressources, qu’elles soient matérielles ou humaines, sont difficiles à évaluer, changent et évoluent de jour en jour. L’ensemble de ces ressources s’intègre dans le système de gestion horizontale des espaces de vie, qui doit faciliter le processus consensuel de décision. En tant que telles, les ressources du CQJ trouvent leur dynamique dans les sous-ensembles que sont les comités, offrant une opportunité de réaffirmer une confiance mutuelle et la responsabilité collective, bases de la démocratie directe. Cependant, et c’est un quatrième point, la nature et le domaine des activités orientent le CQJ vers une autogestion de fonctionnement dont le but est de favoriser un espace de réflexion sur la problématique même de l’autogestion, mais aussi l’ensemble des problématiques politiques, sociales, économiques ou environnementales actuelles. À ce titre, le CQJ, en tant qu’appareil autogestionnaire, développe le respect de la différence et maintient sa solidarité avec les autres luttes. Le partenariat avec l’écovillage du Mont Radar se pose également comme une ressource supplémentaire aux années précédentes, en termes d’infrastructures matérielles mais également comme occasion d’approfondir les démarches écologiques du CQJ. Enfin, la dynamique des rapports, à l’intérieur du CQJ, présente également une spécificité. En fonction des éléments rappelés ci-dessus, elle repose sur la capacité de chacun et chacune de prendre pleinement conscience du processus opératoire à l’échelle individuelle et collective, l’intégration du mode de fonctionnement du CQJ, pour faciliter sa critique et son amélioration.

Ici et maintenant ? Dans une certaine mesure, le CQJ opère une transformation des imaginaires politiques de chaque individu. L’autogestion est principalement un apprentissage et une pratique de certains principes, nécessairement liés au développement des capacités d’écoute, de patience, de consensus, de création, de recherche et d’action. Inversement, l’imaginaire collectif, puisqu’il s’ajuste à la rotation des participant(e)s, freine l’orientation plus radicale d’une expérience autogérée. L’expérience du CQJ, en tant que laboratoire, doit permettre à ses participant(e)s de mettre à l’épreuve leur(s) conviction(s) et leur(s) expérience(s) de l’autogestion. « La visée philosophique et politique fondamentale des autogestions (…) est la reconnaissance principielle et la mise en œuvre de l’égalité des personnes et de la compossibilité des libertés individuelles et collectives; mais celle-ci ne saurait s’accomplir que dans une pluralité de démarches et d’expériences qui autorisent l’éclosion de différences et donc, inéluctablement, de conflits. »2 Ici et maintenant est un mot d’ordre, qui permet de construire un avenir pour des visions partagées que nous entrevoyons maintenant. Un début d’ici, là où nous voulons vivre et, dans une perspective historique, un début de maintenant, ce que nous voulons vivre.

1Pierre Rosanvallon, L’âge de l’autogestion, Seuil

2Olivier Corpet, « Autogestion », dans le Dictionnaire critique du marxisme, Paris, PUF, 1982, p.273

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