Écovillages et pratiques économiques: entre la cohérence et la réalité

par Marco Silvestro

Les écovillages sont de plus en plus populaires comme moyen d’échapper aux logiques destructrices du capitalisme néolibéral. Mais qu’est-ce qu’un écovillage? Je vous propose ici une tentative de définition des quatre grandes dimensions d’un écovillage. Plus précisément, je voudrais voir comment on peut arrimer les dimensions écologique, sociale et spirituelle à une pensée économique novatrice.

Qu’est-ce qu’un écovillage?
Ce qu’on appelle écovillage (ou écohameau) n’est pas novateur en soi: il s’agit d’une forme d’organisation sociale qui fut celle de l’humanité pendant des millénaires. C’est sa réactualisation dans un contexte de critique des modes de vie consommatoires et des grands ensembles sociopolitiques qui est intéressante. L’objectif principal d’un écovillage est de créer une microsociété dont le fonctionnement s’appuie sur des principes qui font l’objet d’un contrat social explicité et accepté par toutes et tous. Le Global Ecovillage Network (GEN) et ses partenaires s’entendent sur trois grandes dimensions d’un écovillage1:

1. La dimension première est bien sûr l’écologie, qui concerne la protection et l’aménagement durable d’une portion de sol. Contrairement à l’écologisme théorique, l’objectif des écovillageois est toujours de développer concrètement des techniques de construction, d’aménagement et d’utilisation du territoire qui soient compatibles avec la protection de l’environnement. On y rencontre donc un souci très marqué pour les solutions pratiques, les trucs techniques, le transfert technologique et l’adaptation de pratiques étrangères. La gestion quotidienne d’un écovillage donne ainsi très peu l’occasion de philosopher sur des principes normatifs abstraits et beaucoup d’occasions pour l’apprentissage, le développement et l’application de mesures concrètes et techniques pour aménager, construire, produire et vivre écologiquement.

2. La plupart des communautés intentionnelles furent fondées sur une intention spirituelle. Le GEN, dans son site Internet, décrit la spiritualité comme ce qui « entretient un sentiment de joie et d’appartenance à travers des célébrations et des rituels » et ce qui « est essentiel au développement de soi ». L’idée de spiritualité doit être comprise ici comme un désir de se défaire de l’emprise des logiques utilitaristes de la société capitaliste, emprise qui s’étend de plus en plus aux sphères domestique et intime. La dimension spirituelle est ainsi à prendre dans un sens large et renvoie à la recherche du sens de la vie.

3. La dimension sociale fait référence au désir de constituer des communautés égalitaires, démocratiques et où le sentiment d’appartenance acquiert un sens concret. Dans le contexte de la mondialisation, les communautés politiques s’effritent et il est impossible d’intégrer tout le monde dans le système capitaliste (qui est un système d’exclusion des faibles). De plus, les modes de vie individualistes et de surconsommation provoquent des sentiments d’aliénation et d’impossibilité de vivre selon ses croyances personnelles. Pour plusieurs, la solution réside dans la création de communautés restreintes qui synthétisent tous les aspects du vivre ensemble. Dès lors, plusieurs aspects de la complexité sociale peuvent être pris en compte: l’insertion des personnes marginalisées, l’émancipation des groupes dominés, la prise en charge communautaire des personnes les moins autonomes, etc.

En ce sens, un écovillage est une communauté intentionnelle qui a choisi de soustraire une portion de sol aux logiques du capitalisme pour l’occuper et l’utiliser durablement, écologiquement et socialement. Ces communautés mettent toujours au centre de leur action, à partir d’une sensibilité écologiste, les principes de démocratie, d’égalité, d’inclusion et d’autogestion. Cela est toutefois une définition abstraite: dans la réalité, les écovillages atteignent rarement ce modèle idéal et ils sont toujours à la recherche d’un équilibre entre ces trois dimensions.

Écovillages et pratiques économiques
Tous les promoteurs d’écovillages s’entendent pour dire que des activités économiques endogènes doivent naître à l’intérieur des communautés pour les rendre le plus autonomes possible. Cependant, ce quatrième aspect d’un écovillage est généralement très peu explicité et aucun consensus n’existe. Par exemple, si certaines communautés cherchent à demeurer autosuffisantes sur le plan alimentaire sans se préoccuper du reste, d’autres développent des activités manufacturières spécialisées afin de donner un emploi à tous les habitants.

Comment peut-on penser des activités économiques cohérentes avec les trois dimensions rapidement exposées plus haut? Dans la suite logique de la philosophie écovillageoise, le modèle économique à privilégier serait celui de l’économie sociale et solidaire. Jean-Louis Laville, économiste « social », a élaboré cette définition qui fait maintenant autorité : l’économie sociale et solidaire est une forme économique hybride (marchande/non-marchande) élaborée par des personnes librement associées et dont la finalité est de renforcer la cohésion sociale, de créer des emplois et de la richesse sociale, d’approfondir la portée de la démocratie et de combler des besoins plutôt que de faire des profits. Nous avons au Québec plusieurs exemples d’économie sociale et solidaire, mais la plupart sont des initiatives qui cherchent à insérer des personnes marginalisées dans le système capitaliste par l’exercice d’un travail souvent très mal payé et peu rentable.

Les écovillages, en tant que stratégie novatrice de lutte contre la destruction sociale et écologique, devraient être des lieux de déploiement d’activités économiques solidaires. Mais cela est loin d’être facile. Prenons quelques exemples québécois.

Le Groupe de recherche écologique de la batture (GREB, créé en 1990) est le seul écovillage québécois véritablement constitué. Depuis 1996, deux projets ont occupé les habitants: la construction de six maisons écologiques et la mise sur pied d’une coopérative de travail pour exploiter une ferme maraîchère et un élevage ovin. Depuis 2001, la ferme est certifiée biologique et elle est intégrée au réseau d’Agriculture Soutenue par la Communauté (ASC). Les activités économiques du GREB se situent en plein dans l’économie sociale: non seulement les maisons furent construites hors-marché, mais en plus, on a choisi la formule ASC pour le volet agricole (l’ASC renverse la plupart des règles de l’échange marchand et du financement de l’agriculture).

Le GREB vit cependant un dilemme: quelques habitants préfèrent se concentrer sur leur emploi en dehors du village plutôt que de développer l’activité économique endogène. Cela pousse l’écovillage vers la « banlieue écologique » et amoindrit sa portée de changement. Voici un autre exemple d’un tel dilemme: il existe à Québec un projet d’habitat communautaire (cohousing) qui consiste à construire en milieu urbain un ensemble d’habitations aménagé en hameau et comprenant un certain nombre d’équipements communautaires (cuisine, garderie, gymnase, etc.) L’idée est de créer un sentiment d’appartenance communautaire et d’offrir quelques services aux résidants. Cependant, chacun travaille à l’extérieur du hameau et la communauté ne développe pas d’activités économiques. On retrouve ici les trois premières dimensions d’un écovillage, mais certainement pas la quatrième.

Un second exemple de déploiement d’activités économiques solidaires dans un écovillage est celui du projet TerraVie, situé dans les Laurentides. L’écovillage TerraVie prendra la forme d’une série de coopératives: coopératives de travail pour les volets agricole et récréotouristique, coopérative d’habitation pour la propriété des maisons et pour la gestion des habitations à loyer modique qui seront construites. Le projet TerraVie essaie ainsi de concilier protection de l’environnement et insertion sociale. On y dénote à la fois un souci de développer des activités économiques respectueuses de l’environnement et de diversifier la base socioéconomique des habitants en construisant des habitations à loyer modique. La gestion par coopérative permet de tisser une trame démocratique assez novatrice. La construction d’habitations à loyer modique permet de développer une activité économique dont le but explicite est de combler des besoins et non pas de faire du profit. Les autres activités économiques projetées permettront d’offrir des emplois non industriels aux résidants.

En conclusion, l’écovillage apparaît comme une forme d’organisation sociale qui est aussi une stratégie contestataire du modèle socioéconomique dominant; le résultat d’une réflexion qui touche à tous les aspects de la vie en société. L’écovillage comme synthèse de la société oblige les résidants à penser et à résoudre tous les problèmes qu’on peut retrouver dans une société à plus grande échelle. Comme on a pu le voir rapidement avec quelques exemples, la pensée économique qui s’arrime logiquement à la pensée écovillageoise est celle de l’économie sociale et solidaire. La volonté de créer un sentiment d’appartenance communautaire et celle de protéger l’environnement imposent des activités économiques respectueuses des ressources naturelles et dont la finalité n’est pas l’enrichissement personnel, mais plutôt la viabilité sociale et écologique. En ce sens, l’écovillage est une façon de pousser plus loin la réflexion et l’action dans le domaine économique, une sorte de laboratoire social pour l’expérimentation de l’économie sociale comme norme économique. Mais il ne s’agit pas de se sortir de la société capitaliste pour que la société démocratique et écologique apparaisse d’elle-même. Le plus gros du travail est de déconstruire les habitudes et les imaginaires sociaux dans lesquels nous baignons. Et cela peut être long, difficile et déchirant. Qu’est-ce qu’on attend pour s’y mettre?

1 Le lecteur consultera avec profit le site du GEN, http://gen.ecovillage.org, et celui de Gaïa Trust, www.gaia.org.

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