La communication comme processus démocratique

par Nathalie

Ce que je recherche dans la vie, c’est la bienveillance, un échange avec autrui motivé par un élan du cœur réciproque 2.

Marshall Rosenberg

Depuis longtemps, on reconnaît l’importance de la capacité de communication de l’être humain dans son cheminement. L’émergence du langage, se produisant de façon spontanée et régulière chez différentes communautés, a propulsé le développement de l’être humain, tout en créant certaines difficultés quant à la compréhension et l’équité. Un questionnement face à nos divers moyens de communication se pose donc plus ou moins naturellement.

Alors que nous vivons dans un contexte sociétaire surmédiatisé, où nos sens sont surstimulés par l’ensemble des médias de masse prédominants ─ télévision, musique normalisée, Internet et autres ─ on remarque que les personnes vivent de plus en plus un phénomène d’isolement. De plus, ces mêmes médias nous présentent des modèles où les échanges humains sont vides, voire extrêmement superficiels. Observons seulement le type de conversation qu’échangent les adolescent-e-s des séries télévisées ou le type de magazines qu’on leur propose.

Face à ce constat, quel est l’impact de la communication dans nos rapports et nos échanges avec les autres humains et de quelle façon une certaine forme d’équilibre et d’harmonie au sein d’un groupe de personnes peut être affectée par le processus de communication ?

Nous pouvons émettre que plusieurs conflits trouvent leur origine dans des bruits présents dans la communication, que l’on peut définir par: « tout phénomène qui perturbe le message dans sa transmission à des degrés et des niveaux divers, entraînant des pertes d’information3 ». Pour ce texte, il sera question particulièrement des interprétations fautives et des jugements erronés qui peuvent entraver la compréhension entre le/la locuteur-trice et le/la ou les récepteurs-trices. Ces situations se présentent continuellement, autant dans une discussion entre deux individus qu’au sein d’un groupe de soixante-dix personnes. Ces questions d’interprétation peuvent trouver leur origine dans le bagage sociétaire, éducatif, institutionnel et personnel de l’individu.

Issu d’une forme d’inconscient collectif et personnel, ce bagage est souvent le moteur de nos interprétations du réel que l’on peut nommer la réalité. Nous pouvons alors admettre que cette réalité, qui est non seulement confondue avec le réel, mais très peu représentative et de ce fait, individuelle et très personnelle. Attardons-nous à observer comment nous nous permettons trop souvent de prêter des intentions à quelqu’un ou à quelque chose, sans mauvaise volonté, mais bien parce que pour nous, c’est la « réalité réelle ». Parlons-en comme d’un filtre mental ou du vécu ─ nous sommes tous et toutes influencé-e-s par notre mémoire et nos perceptions de la réalité.

Ce filtre se transpose notamment dans le choix du vocabulaire. Alors que la multiplication des mots tente de rendre le plus fidèlement possible la vie, chacun de ces mots est aussi sujet à l’interprétation. Ce qui est froid pour moi peut être tiède pour un autre, de même que ce qui est chaud pour les uns peut être brûlant et intolérable pour certains. Par ailleurs, on peut observer que le vocabulaire comporte un aspect restrictif quant à une compréhension adéquate. En effet, plusieurs mots peuvent nous limiter, puisque l’ensemble de nos mots usuels sont porteurs d’un sens pas nécessairement partagé qui, de plus, peut être péjoratif.

C’est ainsi qu’en utilisant le mais, on crée une phrase où on semble se limiter: « J’ai le goût d’aller à la plage, mais j’ai du ménage à faire »; versus: « J’ai le goût d’aller à la plage et j’ai du ménage à faire ». Le choix devient plus conscient, puisque j’utilise un vocabulaire où je prends responsabilité de mes occupations et de mes activités pour choisir ce que je ferai en tenant compte des répercussions de ce choix. On pourrait faire le même constat avec la formulation il faut. Ou encore, notons diverses formulations de phrases et de choix de mots qui peuvent nous faire réfléchir sur notre mode de vie, notamment le suremploi des pronoms à la première personne: mon chien, ma voiture, mes biens personnels, que l’on pourrait remplacer par le chien que j’héberge, la personne avec qui je partage ma vie, des objets que j’utilise, etc.

Un phénomène social s’est cependant manifesté depuis plusieurs années visant à permettre aux gens d’amener davantage de conscience dans leur façon de communiquer. On peut ici faire référence à des théories de la communication, à des méthodes et outils en résolution de conflit (parler au « je », identifier les attentes et les besoins des personnes, écoute active, etc.), à des groupes dont les objectifs sont de favoriser l’émancipation des individus (groupes de soutien) et à tout le travail des personnes intervenantes (médiation familiale, relation d’aide, ligne d’écoute, etc.). À ce propos, notons le numéro 9 de la revue Aube, « Synchronicité », dont la communication est justement le sujet et qui propose un ensemble de pistes de réflexion, d’outils et de solutions.

Ainsi, lorsque nous nous présentons en tant que personne altermondialiste, que nous choisissons de créer cette ou ces alternatives de vie et de les expérimenter concrètement, nous observons que nous tentons de mettre en place une série de mesures visant à établir une communication juste, c’est-à-dire une forme de communication émancipatoire, tant pour le/ la locuteur-trice que pour le/la ou les récepteurs-trices. Par émancipatoire, j’entends que la communication soit le plus limpide possible par le choix du vocabulaire et de l’intonation, afin d’éviter que se présente, tel que mentionné ci-haut, un bruit dans la communication. Par exemple, le processus d’assemblée générale est un exercice démocratique où l’on se dote d’une façon de gérer la communication afin de s’assurer de la viabilité de la démocratie.

Dans l’expérience du Campement, choisissant l’autogestion, on accorde une importance primordiale au processus de communication. En ce sens, on a amené aux assemblées générales traditionnelles des idées et des formules expérimentées dans des groupes ici et là et édifiées par les campements précédents afin d’actualiser la vision de la démocratie au sein d’un groupe. Par exemple, le droit de parole prioritaire aux personnes n’ayant pas partagé jusqu’à présent leur opinion sur un sujet, le consensus au lieu du vote traditionnel de 50 % plus un, les rôles temporaires de facilitateur-trice et de gardien-ne du ressenti sont autant de façons de vivre l’exercice d’une communication davantage égalitaire dans un groupe.

Dans ce processus, on perçoit les interprétations individuelles des phénomènes collectifs, l’utilisation absurde par les régimes politiques des mots tels que démocratie, liberté, paix… Comment se défaire de cette désinformation ?

Le fait de « travailler avec conscience » peut introduire des outils de responsabilisation individuelle où chacun-e devient une personne participant entièrement au processus de développement collectif par le biais de sa contribution personnelle. Cela se fait en revoyant notre façon de communiquer, en s’évaluant par auto-observation et auto-critique, en identifiant les schèmes de langage qui prédominent dans notre façon d’être individuellement et qui se répercutent dans nos interactions avec autrui et dans notre présence auprès de groupes. Bon nombre de chercheurs se sont attardés sur le sujet pour proposer des outils, on peut s’y attarder et s’y intéresser concrètement; chaque méthode n’étant pas définie et complète, mais bien une construction d’un amalgame de solutions.

Finalement, on remarque que, face à un monde où la communication ne devient qu’un enjeu du marché, des valeurs telles la capacité d’écoute réelle, passant par le ressenti, peuvent amener davantage de conscientisation dans les échanges entre les individus. L’exercice du Campement, sans proposer une idée préétablie, ouvre l’espace à la création et à la construction d’alternatives. Le fait de communiquer se définissant par: « le fait de révéler, donner connaissance; faire partager 4», il devient grandement enrichissant de s’y attarder, d’y réfléchir et de porter ce bagage au sein des différents groupes de personnes avec qui l’on partage notre engagement au quotidien.

Notes: 

1 Ce texte est librement inspiré d’un bon nombre de lectures, d’échanges et de discussions. Plusieurs idées sont notamment issues du livre Les fenêtres sont des mots (ou des murs) – introduction à la communication non violente, par Marshall B. Rosenberg

2 Les mots sont des fenêtres (ou des murs). Ibid

3 Le Grand dictionnaire terminologique: http://www.granddictionnaire.com/btml/fra/r_motclef/index1024

4 Le petit Larousse.

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