La  Grande Ourse, jouets pour la Vie

par Marguerite Doray

Quand  j`observe l’activité humaine, mon sens de la vie est souvent irrité au plus haut point devant les aberrations que le seul but de faire de l’argent peut engendrer. En passant dans les allées de jouets pour enfants, cette irritation est devenue souffrance; toujours, je ressens la torture que l’on impose à l’âme enfantine (le mot est fort, je sais, mais c’est celui-là qui convient). Ces sentiments ont fait germer dans mon coeur l’urgence de poser un geste si petit soit-il dans la direction d’une guérison et c’est alors qu’est apparue l’image d’un magasin de jouets qui, le 24 juin 2001, a vu le jour sur la rue Duluth et qui a reçu le nom de La Grande Ourse, jouets pour la Vie.

Mes années d’enseignement à l’école Rudolf Steiner de Montréal, pendant lesquelles j’ai pu approfondir la connaissance de l’enfant par l’étude et l’observation, m’ont rendue particulièrement sensible au dialogue intime de tout l’être de l’enfant avec le jouet: ses formes, ses couleurs, le son individuel de chaque substance, sa texture, sa chaleur…

Dès les premières heures de sa vie, l’enfant pénètre tout ce qui l’entoure, il imite (du latin in itere, aller dedans). Il comprend le langage des formes et des couleurs et se laisse modeler à leur image. Il touche la pierre ou le coquillage avec le plus grand sérieux, il s’unit totalement à leur nature. Quand on a pu se rendre compte par l’observation que l’imitation est le moyen de connaissance du petit enfant, on comprend combien il faut soigner l’image de l’homme présentée dans l’univers des poupées, marionnettes, figurines mais aussi dans les livres d’histoires: noblesse dans la posture, harmonie des couleurs, équilibre des formes, chaleur des matériaux… Si on offre à l’enfant des images caricaturales de l’homme ou de l’animal, il s’identifiera à la caricature avec une confiance inconditionnelle comme s’il s’agissait du réel. La caricature convient plutôt aux plus vieux qui peuvent en rire parce qu’ils savent s’en distancer et faire la part des choses.

L’étude et l’observation pédagogique m’ont aussi permis de constater que le stade de conscience de l’enfant est différent de celui de l’adulte. Il a ce que l’on appelle une conscience de rêve. Quand on rêve la nuit on forge soi-même, avec notre pensée imaginative, des images, des métaphores d’une réalité physique, psychique ou même parfois spirituelle que l’on perçoit intérieurement. Ainsi l’enfant, quand il joue le jour, se forge-t-il un scénario à partir de ce qu’il perçoit intérieurement. Il n’a besoin, autour de lui, que de quelques signes pour que tout devienne réalité vivante et agissante. Le jouet est un signe: un profil de château suffit pour que toute la chambre devienne château… Deux petits points pour les yeux et un pour la bouche et l’enfant donne à sa poupée toutes les nuances de sentiment qu’il peut lui-même éprouver. Devant les animaux, devant une girafe par exemple, dont l’allure aura été artistiquement saisie, sans trop de détails précis, l’enfant pourra y voir  « La Girafe » plutôt qu’une girafe en particulier.

À ce stade de notre croissance, pendant notre petite enfance, nous les êtres humains avons la capacité d’exercer notre faculté de pensée imaginative si on nous permet de demeurer dans notre conscience de rêve pendant les huit premières années de notre vie. Cela nous donne le temps d’apprivoiser nos images intérieures avec lesquelles nous allons devoir composer pour le reste de notre vie. C’est avec sa pensée imaginative que le poète nous parle de ses perceptions intérieures non-verbales pour lesquelles il a besoins d’images afin de nous les communiquer.

Maintenant, c’est à la Grande Ourse que je continue mon observation des enfants qui par leur enthousiasme et le sérieux avec lequel ils s’engagent avec les jouets mis à leur portée, me donnent des ailes pour continuer à mettre ma petite pierre dans la grande oeuvre d’éducation pour le maintien de notre humanité. Les artistes et les artisans, par la forme et la couleur, parlent aux enfants dans un langage qu’ils comprennent.

Le pouvoir créateur qu’ils mettent en oeuvre pour la création de chaque jouet est un don pour l’avenir. Ce sont eux qui font de La Grande Ourse un petit royaume pour notre enfance.

Porter le regard sur l’enfant, créer pour lui la chaleur et la paix, l’entourer de beauté et voilà, Noël peut venir! Nos coeurs seront prêts.

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