La toxicomanie de l’argent et du pouvoir

par Bob Eichenberger

Trouvez-vous que les causes qui sollicitent notre activisme se sont multipliées depuis l’année passée? Fini le temps où l’on pouvait tranquillement faire notre petite vie de travail, de famille, de loisirs, d’arts et d’autres passe-temps reposants. Il faut constamment agir contre des plans qui menacent notre planète comme on a jamais vu avant. À la longue, on pourrait s’épuiser. D’où l’importance d’en voir les liens et les causes.

Qu’on lutte pour l’agriculture paysanne, l’écologie, qu’on essaie de protéger nos rivières, nos forêts, notre air ou nos droits, à la base, on est toujours aux prises avec quelqu’un qui a un projet pour faire “de la grosse argent ” et qui a une série de politiciens, d’avocats et de fonctionnaires à son service. On a affaire à des toxicomanes de l’argent et du pouvoir.

La pensée populaire semble se diriger vers cette hypothèse avec une série d’études dont la plus évidente est sans conteste le film documentaire “ The Corporation ”. Écrit par Joel Bakan et réalisé par Mark Achbar, ce film explore la prémisse selon laquelle une corporation est considérée, selon la loi, une « personne morale » (nous, nous sommes des personnes physiques). Si la corporation (la personne morale) doit avoir les mêmes droits que les personnes physiques, elle devrait avoir les mêmes responsabilités et les mêmes comportements sociaux.

Hélas, lorsqu’on applique les critères d’évaluation de l’Organisation Mondiale de la Santé aux corporations, la conclusion est que la « personne morale » a un comportement pathologique, que l’on pourrait comparer à celui d’un psychopathe. On a même soumis l’évaluation du comportement et des motivations des transnationales au psychiatre du F.B.I. Même conclusion: « un psychopathe ».

Plusieurs écrivains abondent dans le sens que les comportement des élites est pathologique. Joel Bakan trouverait un écho de la part de Linda McQuaig dans son livre All You Can Eat, Greed, lust and the new capitalism. David Suzuki a aussi parlé de l’avantage du comportement psychopathe dans le monde des affaires, dans une émission de « The Nature of Things » qui portait sur le sujet. La personne psychopathe a un lien défectueux au niveau du cortex frontal, ce qui la rend incapable de se sentir responsable de ses actes.

Combien de fois a-t-on entendu des hommes d’affaires nous dire qu’en affaires, il n’y a pas de place pour des considérations sentimentales ou morales. Le bottom line, c’est l’argent, le profit .

Aujourd’hui, les grosses corporations transnationales commettent les pires crimes contre l’humanité et contre la vie de la planète. La guerre, le nucléaire, la pollution, les OGM, la destruction et le pillage des ressources de la Terre, l’exploitation et l’esclavage, la mondialisation du pouvoir politique… Comment réagir ? On peut commencer par reconnaître leur pathologie plutôt que leur autorité. Comme disaient mes amis du groupe Les Derniers Humains: « Ils sont grands parce qu’on est à genoux! ». Mais on ne doit surtout pas cultiver la haine envers ceux qui présentent les pires symptômes. Ils réussissent parce que la maladie est aussi dans chacun de nous.

La partie difficile est que le changement doit commencer et continuer par soi-même. L’avantage est que nous pouvons nous poser les questions pertinentes à l’évolution et à la guérison, pour ensuite les partager avec les cas à problème. Des questions comme: »« Quelles sont les causes qui mènent à des désordres obsessifs-impulsifs en rapport avec l’argent et le pouvoir ? »

Philip Slater, dans son livre Greed Addiction, compare la cupidité compulsive à la toxicomanie de l’abus de substances. Un toxicomane réagit à une souffrance ou à un manque. Soit on essaie d’anesthésier cette souffrance par l’alcool et les autres drogues, soit on essaie de compenser le manque. On peut compenser par la consommation compulsive, l’accumulation d’objets et de matériaux, ou par l’accumulation d’argent et de pouvoir. Qu’est-ce qu’on essaie de compenser ?

Une carence en estime de soi
Qui n’a jamais essayé de se rehausser par une position de prestige, de grande responsabilité ou de pouvoir? Ou encore par du luxe, des apparences ou un symbole qui donne du statut? Ça peut commencer quand on est très jeune. On peut encore entendre des petits gars dire : «Si j’avais cette (voiture, moto ou autre jouet motorisé), j’aurais l’air cool et je poignerais avec les femmes».

Il s’agit d’une erreur culturelle transmise par les motivations commerciales. Vouloir “poigner” avec les femmes est loin d’un concept sain d’amitié. L’obsession d’avoir l’air cool, distingué, important, etc., indique une carence d’estime de soi. L’humanité gaspille une partie effarante des ressources de la terre pour essayer de pallier à un manque d’estime de soi. Sur l’Île de Pâques, le gens se sont détruits pour pouvoir édifier des statues. On n’est pas si différents!

Un ami, sur l’Île de Uleesh à Alert Bay sur la côte ouest, m’avait conté que son île avait été transformée par des ateliers d’estime de soi. Ensemble, ils se sont dit qu’ils sont des gens uniques et valables, ainsi que leur culture, qu’ils méritent et ont autant de capacité de réussir que n’importe qui sur la Terre. Une promenade sur cette île de culture, d’art, de beauté, de musique, d’activités et de petites entreprises familiales m’a montré à quelle vitesse les changements peuvent opérer une fois qu’on a changé d’attitude et de vision.

Si on peut se dire qu’on est cool tout de suite, ou encore mieux, si on s’en fout, on peut s’éviter des années de paiements, de contraintes, de malheur, de travail qu’on n’aime pas ou de compromis qui nous lèguent des remords de conscience.

L’Insécurité Chronique
John Gofman est un physicien qui a fini par suivre sa conscience plutôt que le prestige et le salaire qui vont avec le développement du nucléaire et des armes associées. Dans son livre Irrevy, An irreverent Look at the Nuclear Industry, il émet le postulat de l’insécurité chronique qui pousse les leaders mondiaux vers des spirales grandissantes de crimes contre l’humanité. Encore, on peut reconnaître le sentiment. Qui n’a jamais rêvé de faire beaucoup d’argent? La job payante, la loterie ou la grosse passe? Mais comme avec bien d’autres toxicomanies, le besoin et le danger s’accroissent avec l’usage et l’accoutumance. Finalement, plus on est riche, plus on peut perdre et plus on est insécure…

L’insécurité mène aussi à des comportements dominateurs-contrôlants. On ne fait plus confiance à la vie, à la nature et à l’humanité. Alors, on essaie de tout contrôler. Cette bataille est perdue d’avance. À la fin, il y a la mort. Face à leur mortalité, nos leaders mondiaux piquent une crise et veulent que tout meure avec eux. Et pourtant, la peur de la mort, et les autres peurs, sont aussi des motivations d’origine culturelle. Pendant des millénaires, ça a été utile aux classes dirigeantes, politiques, religieuses, patronales, pour mieux contrôler les populations.

On peut aussi se demander si le manque d’amour ne figure pas aussi parmi les causes des déséquilibres de comportement qui mènent à l’obsession du pouvoir et de l’argent. Le pouvoir ne pourra jamais compenser à ce manque, puisqu’on ne peut pas obliger les gens à nous aimer. On peut acheter leur présence, mais pas leur amour. Quand on est riche, c’est même pire, parce qu’on ne pourra jamais être certain des « amis » et des amours qui nous entourent.

C’est triste quand on pense que le monde nous aimerait si on avait beaucoup d’argent, de luxe ou d’importance. Tout ça n’a rien à voir avec l’amour. On n’a pas à impressionner de vrais amis. On n’a qu’à aimer pour être aimé. De ceci, je suis certain.

Ma propre expérience est que l’appréciation mène à la confiance. En ne prenant que ce que la vie me donne en disant merci, j’ai constaté qu’elle m’a donné ce que je n’aurais même pas pu imaginer. Je sais que ça ressemble à la pensée magique, mais ça marche.

L’attitude de la plupart des adultes responsables et sages devant les dons de la vie, et même devant la mort, est l’appréciation et le remerciement. On comprend que lorsqu’on contrôle la peur, personne ne peut nous contrôler. Il y a alors de la place pour des motivations plus élevées. La coopération est un comportement plus évolué que la compétition. Il y a de la place pour la guérison, la résolution de problèmes et de conflits, et le don aux générations futures qui, elles, nous en ont assez donné.

Pour terminer sur le thème de la guérison, j’aimerais suggérer un livre qui nous montre une voie avec du cœur: La Simplicité Volontaire de Serge Mongeau. La simplicité est de se demander quels sont nos véritables besoins et pourquoi on veut ce que l’on veut. En évitant les choix motivés par nos fausses carences et nos obsessions, on évite de devenir esclaves de nos possessions et de nos mauvais choix. On remplace donc le matériel par la liberté et le temps. La Simplicité Volontaire est devenue un véritable mouvement au Québec comme ailleurs dans le monde. Voilà une raison de se réjouir. La guérison a commencé. La conscience collective de l’humanité est déjà en évolution.

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